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VALDINBROQUE est une ville en perpétuelle lutte contre l’ennui et le ronron automatique qui rythme parfois nos vies. Ce n’est pas une cité où l’on se rend, c’est une cité que l’on rencontre. Elle vous tombe littéralement dessus, par surprise, au détour d’un virage, dans un crissement de roulettes. File indienne de bâtiments couverts de lézardes, balcons bringuebalants, cascades végétales surgissant des fenêtres, les blocs d’habitation mal entretenus se mettent en place tout à coup, tout autour de vous, au beau milieu de nulle part. Il n’y a aucune organisation ni ordre dans tout ça, juste un joyeux chaos d’immeubles bigarrés, montés sur des chariots aux essieux de fer, sans aucun animal de trai

Tandis qu’un petit groupe d’officiels hirsutes vous accueille à bras ouverts, les citoyens lambdas se rendent vers leur travail en sifflotant, détendus et les mains dans leurs poches troués. Aucun horaire impératif ne vient presser leur démarche, aucun souci de la veille ne trouble leurs pensées. Impossible pour eux d’exercer le même métier qu’hier. Ce serait déjà fort ennuyeux et de plus improductif. Après tout, dans un tel chaos urbain, où trouver la petite imprimerie dans laquelle hier on jonglait avec les LETTRES, comment regagner le bureau anonyme où, calé dans un vieux fauteuil d’acajou, l’on a aligné des chiffres jusqu’à en avoir le tournis. Il faudrait déambuler des heures au petit bonheur la chance, alors qu’il y a tant à faire. Alors le petit peintre en bâtiment, le juge austère qui hier encore vociférait dans ses robes, le fainéant aussi qui, décidant d’un jour de congé, a préféré rester dans son lit, tous s’essayent aujourd’hui à de nouvelles tâches, se retrouvent côte à côte, à pétrir, former et enfourner les miches, dans cette boulangerie empoussiérée qu’ils ont trouvée ce matin au pas de leur porte.

 

Tout le monde s’attelle avec plaisir à de nouveaux emplois et disons le franchement, tout le monde le fait fort mal.

 

Les immeubles se lézardent, le pain est tout juste mangeable, les papiers s’entassent sans que personne ne les lise. Quelle importance…Au début de l’après midi, chacun rentre chez soi, et se consacre a des travaux vivriers, à la culture du potager sur le balcon, à la réfection du plancher ou a l’alambic familial. Enfin, alors que le soir descend et que la ville à nouveau s’ébranle, arrive le temps des échanges. Ils vont frapper en grappe aux portes des voisins, une bouteille d’eau de vie à la main, pour la troquer contre une tresse d’ail, un livre ou une place à table. Le juge reconverti boulanger aura dérobé un bon sac de farine, et bercés par les crachotements d’un phonographe, voilà sa vieille mère qui prépare des pâtes pour cinquante. On accroche alors au balcon une étoffe, afin de signaler qu’ici, ce soir, on fait bamboche et que tout fêtard est le bienvenu. Les agapes criardes se prolongent jusqu’à fort tard, jusqu’à ce que les plus courageux regagnent leur peinâtes, tandis que les autres s’entassent sur les banquettes…

 

Aussi sympathique soit elle, une telle société ne peut que péricliter, me direz-vous… Ce serait oublier que même les pires fainéants peuvent avoir des anges gardiens, ce serait ignorer la caste acariâtre des Hachterderrader, petites fourmis brunes qui se barricade au rez-de-chaussée de chaque immeuble, gardiens des roues, conducteurs de pâtés de maison et trafiquants de secrets. Avec leur tablier de cuir et leur bonnet marron, ils forment une caste tabou, sans eux Valdinbroque ne saurait exister. Avec les habitants des étages, ils entretiennent des relations simples, puisqu’ils s’ignorent royalement.

 

A l’aube, à peine la citée s’immobilise, on les voit surgir de leur antre comme s’ils avaient le feu au derrière, ils s’éparpillent dans la nature, outils sur l’épaule, comme une colonie de nains de jardins et on ne les voit plus de la journée. C’est ainsi jusqu’au soir, au moment où l’on pétune sur le balcon, et qu’ils se traînent jusqu’à leurs appartements de concierge, chargés de plantes et de secrets ingrédients. Avec mes compagnons nous avons émis moultes hypothèses au sujet de ce qu’ils concoctent dans leur arrière boutique. Il serait logique tout d’abord qu’il y ait du carburant, une source d’énergie quelconque pour déplacer tout ce bazar. Sans doute usinent-ils aussi bon nombre de matières premières pour faire tourner les fabriques de la cité. Il est même probable qu’ils distillent certains produits rares qu’ils échangent et vendent avec les autres civilisations qu’ils rencontrent dans leur errance. Quand à cet hypothétique élixir de grise mine, rien ne vient étayer son existence, si ce n’est les visages fermés et presque haineux des Hachterderrader.

 

Quoiqu’il en soit, ce n’est certainement pas leurs laborieuses existences qui vont ramener le sourire sur leurs visages flétris. Du matin jusqu’au soir, les voilà qui triment sans relâche, le dos courbés, alors que d’autres jouent les cigales. La nuit encore, alors que l’on danse et que l’on festoie, eux conduisent et travaillent dans leur officine, accumulant la fatigue et la rancune. Alors les nuits où s’en est trop, lorsque la pression est trop forte, ils hurlent comme des damnées et s’excitent les pédales. Rouges de rage, ils tordent les grands volants en tout sens et alors les immeubles deviennent des tombeaux roulants, qui coursent, dérapent et cabriolent entre leurs mains de fous furieux, qui se tamponnent dans un grand fracas de plâtre, et la plainte métallique des balcons. Dans les appartements, les meubles volent et décollent, la vaisselle passe par les fenêtres par nuée ; les gens, résignés, se cramponnent les uns aux autres et attendent que passe la crise.

 

Pour peu qu’on me connaisse, l’on sait que j’ai du mal à supporter les acrobaties motorisées. Alors ce soir là, s’en fut plus que trop. J’avais roulé aux quatre coins de l’appartement, vomi sur ce que j’ai de plus cher, et arraché les rideaux. Sous les imprécations et les rires, je dégringolais les escaliers, les poings et les mâchoires crispés par la colère. D’un coup d’épaule, j’arrachais une porte à ses gonds, et fulminant, je pénétrais dans le rez-de-chaussée interdit des Hachterderrader. Malgré leur étonnement et leur indignation, malgré les appels au calme de Philéas, j’eus avec ces messieurs, au milieu des rouages mécaniques et des alambics glougloutant, une conversation des plus « vigoureuses ».

 

Ayant brisé en un quart d’heure tous les tabous de cette étrange civilisation, nous nous enfuîmes au beau milieu de la nuit, sous les jets d’objets hétéroclites, jaillissant des fenêtres comme des comètes dans un vrombissement d’injures.

 

 

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